Virunga en danger : la mobilisation populaire contre l’exploitation pétrolière à Beni
jeudi 26 juin 2025
Par : Justin Mupanya
À Beni, la contestation populaire s’amplifie face à un projet pétrolier perçu comme une menace pour l’environnement et les communautés locales. Alors que le gouvernement congolais poursuit une politique extractiviste, de plus en plus de voix s’élèvent pour dire : nos terres ne sont pas à vendre.
Une mobilisation citoyenne contre l’exploitation du sous-sol
Dans la ville de Beni, au Nord-Kivu, une campagne de sensibilisation bat son plein pour dénoncer l’exploitation pétrolière envisagée dans le graben Albertin, une zone écologique essentielle qui englobe notamment une partie du Parc national des Virunga, classé patrimoine mondial par l’UNESCO.
À l’origine de cette mobilisation, le collectif Extinction Rebellion Beni, principalement composé de jeunes écologistes engagés. Ces militants sillonnent marchés, quartiers et lieux publics pour informer la population sur les risques liés à ce projet : pollution, déplacement des habitants, dégradation des écosystèmes et aggravation du changement climatique.
Le mardi 23 juin 2025, des actions de sensibilisation ont été menées dans les marchés de Letronc (quartier Mabakanga) et de Kalinda, où commerçants et acheteurs ont été sensibilisés.
« Beaucoup ignoraient même l’existence de ce projet. Une fois informés, plusieurs ont exprimé leur soutien à notre cause et se sont engagés à sensibiliser à leur tour », témoigne un membre du collectif.
Des inquiétudes aussi bien en zone urbaine qu’en milieu rural
Dans les zones rurales avoisinantes, l’opposition est tout aussi ferme. Masumbuko Alex, agriculteur à Kilia, sur l’axe Beni-Kasindi, redoute des expulsions.
« Le gouvernement veut encore nous chasser de nos terres. Ce sont les seules que nous cultivons en toute sécurité. Que deviendrons-nous si on nous les enlève ? », s’interroge-t-il.
Sur les marchés, des femmes commerçantes expriment également leur colère. Neema Kavira, vendeuse de feuilles de manioc, voit dans ce projet une nouvelle forme de violence économique :
« Ce projet, c’est une autre guerre. On va raser nos forêts, détruire nos champs et accentuer le réchauffement climatique… Et à la fin, qui en profitera ? Certainement pas nous. »
Les leçons du passé
Pour Nick Junior, militant pro-démocratie au sein d’Extinction Rebellion Beni, ce projet n’est qu’une répétition des schémas déjà constatés ailleurs en RDC.
« À Moanda, dans le Kongo Central, le pétrole est exploité depuis des décennies. Pourtant, la pauvreté persiste. Pas d’écoles, pas d’infrastructures, pas de développement. Pourquoi penser que ça sera différent ici ? »
Dans une région comme le Nord-Kivu, marquée par des conflits armés récurrents, une démographie galopante et une crise écologique croissante, lancer un projet pétrolier d’une telle ampleur, sans véritable consultation des communautés, suscite de vives inquiétudes.
Virunga : un patrimoine naturel en danger
L’un des points les plus sensibles du projet concerne la menace directe sur le Parc national des Virunga, joyau écologique de l’Afrique. Ce parc abrite des espèces rares, notamment les derniers gorilles de montagne, ainsi que des forêts primaires essentielles à la régulation climatique et à la survie des populations riveraines.
Les écologistes avertissent : une exploitation pétrolière dans cette zone pourrait entraîner une catastrophe écologique irréversible.
Le Graben Albertin dans le sillage du pipeline EACOP
Ce projet s’inscrit dans le cadre du vaste programme EACOP (East African Crude Oil Pipeline), porté par plusieurs États d’Afrique de l’Est, dont la RDC, l’Ouganda, la Tanzanie et le Kenya. Ce pipeline transfrontalier de plus de 1 400 kilomètres doit acheminer le pétrole brut jusqu’au port de Tanga, en Tanzanie.
Critiqué par de nombreuses ONG internationales, EACOP est accusé de détruire des habitats naturels, de violer les droits fonciers des communautés locales et d’accroître les émissions de gaz à effet de serre.
L’exploitation pétrolière, un mythe de développement durable
De l’Angola au Nigeria en passant par le Tchad, l’histoire du pétrole en Afrique montre que cette industrie ne garantit ni prospérité ni stabilité. Trop souvent, les richesses profitent à une minorité, tandis que les populations locales subissent les dégâts environnementaux.
Les militants de Beni craignent que la RDC, si elle continue sur cette voie sans cadre de redevabilité, de transparence et de justice environnementale, ne répète les mêmes erreurs.
Des alternatives durables en marche
Face à ces menaces, des acteurs locaux proposent une voie différente : celle du développement durable. Coopératives agroécologiques, énergie solaire communautaire, écotourisme, valorisation des savoirs locaux… Autant d’initiatives déjà en place dans certaines parties du Nord-Kivu, qui mériteraient d’être davantage soutenues.
Une résistance enracinée dans les territoires
La mobilisation menée par Extinction Rebellion Beni témoigne d’une dynamique profonde : celle d’un peuple qui refuse que des décisions majeures soient prises sans lui, et contre lui. Agriculteurs, commerçants, jeunes… Tous se lèvent pour dire non à un développement imposé.
Ils réclament l’abandon du projet EACOP dans la région du graben Albertin, et exigent une véritable co-construction des politiques publiques, fondée sur la concertation, la préservation de la nature et la dignité des populations.
